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Revue générale n°4 (hiver 2021) - Frédéric Saenen

  • Photo du rédacteur: Laurent James
    Laurent James
  • 16 janv. 2022
  • 2 min de lecture

« Moun Diou, qu’es laï ! » s’exclama, paraît-il, sa grand-mère quand

vint au monde Fernand-Joseph-Désiré Contandin, appelé à devenir

pour la postérité, Fernandel… Le mince mais quintessentiel ouvrage

que Laurent James lui consacre – « lui voue » serait plus juste – est-il

un essai ? Par sa dimension discursive, indéniablement. Mais Saint Fernandel

est en réalité un poème mystique, une cantilène, indéfinissable

(et l’adjectif n’est pas péjoratif ici) en sa forme, ce qui le rend unique

en son genre. Une énumération de tous les rôles tenus par le Marseillais

dans les 148 films où il apparut ouvre le texte ; la litanie énivrerait

un derviche… Puis l’espace du sensible s’ouvre à la rêverie farcesque :

et si Fernandel déboulait aujourd’hui en plein milieu d’une causerie

entre Michel Onfray et Paul-Marie Coûteaux pour entonner la politiquement

incorrigible Ma créole ? Enfin, le chant d’amour s’épanouit

et Laurent James, restituant le débarquement des artistes méridionaux

à Paname dans les années 1920, remet Fernandel à sa juste place,

celle d’un comique cosmique, ré-enchanteur apparu ici-bas dans une

conjonction stellaire favorable, insérée entre celles d’Antonin Artaud et

d’André Suarès… L’entreprise idéale de Fernandel ? « Assigner à chaque

saint du calendrier une ritournelle spécifique… tenter de mettre en

musique La Légende dorée ». Face aux réprobateurs d’alias Fibremolle,

coupable à leurs yeux d’avoir posé, pour ainsi dire accidentellement, à

côté d’un Goebbels en visite aux studios UFA en 1939, Laurent James

ressort le dossier des poignées de mains décernées par tant d’autres :

Charlie Chaplin, Yul Brynner, de Gaulle (le 3 mai 1968, hum…), Jean

Gabin, Pie XII. Affaire classée pour non-lieu, ou comme on dit en provençal

: « Proun ! ». Alors que Morand s’exclamait « Je sabre Fernandel »

à la commission de censure des films en 1943, Laurent James peut

s’exclamer « Je sacre Fernandel ». L’écriture se fait virtuose et confine au

sublime quand le chantre dépeint les poses, les mimiques, l’air mi-ahuri

mi-ébloui, les transes vocales de son idole. Jean-Luc Godard avait déclaré

ne jamais vouloir tourner avec Fernandel, qui répondit, rassuré,

« Moi non plus ». Il se contenta de Duvivier, Verneuil, Pagnol, jusqu’à

Mocky. Appliquant à son faciès et à sa destinée un plan astral digne de

ceux que traçait jadis Abellio, Laurent James inflige à notre pitoyable

époque une leçon de « fernandélisme intégral » (l’expression est de Rebatet)

et si, comme nous tous, il ignore quel regard aura la Sainte-Face

qui nous apparaîtra au jour de l’Apocalypse, au moins sait-il à quoi

ressemblera sa mâchoire…

 
 
 

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