L'Incorrect n°46, octobre 2021
- Laurent James

- 12 déc. 2021
- 4 min de lecture

Vous écrivez que « si Fernandel est un Saint, c’est aussi parce qu’il possède le Don des Larmes », expliquez-nous ?
Avant tout, je suis parti d’une réplique du Schpountz où Orane Demazis explicite à Fernandel, celui-ci – un comble ! – accusant l’acteur comique de s’avilir devant les hommes, les vertus propitiatoires du rire : « S'il faut qu'il s'avilisse, et s'il y consent, le mérite est encore plus grand, puisqu'il sacrifie son orgueil pour alléger notre misère... On devrait dire saint Molière ! et on pourrait dire saint Charlot... » En tant que fervent lecteur de Rabelais et Suarès, la notion de sainteté présente chez le héros comique m’était tout à fait familière. Mais je n’avais jamais encore songé au caractère de sainteté présent chez certains acteurs comiques du cinématographe, et il me semble bien que Fernandel soit le seul acteur – et chanteur ! –français qui ait pu réellement franchir les arcanes de l’Église triomphante.
Henri Verneuil a témoigné de la sidération extatique provoquée chez les piétons de New York à la simple vue de Fernandel, même sans le connaitre. Ils s’arrêtaient immédiatement, le regardaient fixement, et leurs visages étaient alors irrépressiblement envahis par des bouffées de ravissement totalement incontrôlable. Je cite dans le livre Jacques Lorcey, écrivant que la simple apparition des pieds de Fernandel au début d’un générique le plongeait immédiatement dans un état d’euphorie absolue, entrainant l’abolition immédiate de tout esprit critique.
Chacun des films de Fernandel est « un séjour enchanté dont il est l’enchanteur », comme l’écrit Michel Marmin dans son admirable carte-préface. Et chacune de ses tirades pourrait être sous-titrée à la fin par le verset johannique : « Je vous dis cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite ». (15 :11)
Cependant, vous avez raison de noter qu’il y a également autre chose. Fernandel n’est pas seulement un acteur qui fait rire, bien entendu : le caractère hénaurme de sa gestuelle chevaleresque et disloquée montre bien sa proximité bloyenne, je dirais, avec la source lacrymale de toute vie sacrée. Si Fernandel parvient réellement à nous faire pleurer, et je vous invite à revoir le monologue déchirant de Toine, le bossu solitaire amoureux de Naïs cachant ses ailes d’ange sous son pardessus, c’est aussi parce qu’il vit en permanence dans l’infini de la solitude. Fernandel est un Père du désert.
Votre livre est truffé d’anecdotes et de rencontres savoureuses notamment celle avec Pie XII et De Gaulle, racontez-nous ?
On connaît très peu de choses sur sa rencontre avec Pie XII, qui a dû autant impressionner chacun des deux protagonistes. Pie XII était en effet un fanatique radical de Don Camillo… Le plus amusant, c’est que Fernandel a dû interrompre le tournage du Retour de Don Camillo pour honorer l’invitation du Souverain Pontife. Il paraît que Duvivier écumait de rage aux bords du Pô, en attendant le retour de sa vedette… Je suis persuadé que le Pasteur Angélique devait se reconnaître en Don Camillo, lui qui venait d’excommunier tous les catholiques adeptes du communisme ! Il fit beaucoup parler Fernandel de sa famille, de Marseille, … mais sa timidité l’empêcha de poser toute question sur le petit curé de Brescello ! C’est cela et rien d’autre, le véritable « silence de Pie XII » …
Quant à sa rencontre avec de Gaulle, il s’agit d’un véritable slapstick ! Le 3 mai 1968 est le premier jour de l’avènement français de l’Immaturité pseudo-gombrowiczienne : cinq cent étudiants pénètrent dans la Sorbonne pour en faire un lupanar géant, Cohn-Bendit entonne son premier discours public, les flics s’en donnent à cœur joie, .… Et que fait le général de Gaulle ? Il reçoit Fernandel à l’Élysée ! À mourir de rire !
On découvre aussi la rencontre et l’amitié entre deux monstres sacrés : Fernandel et Gabin, le sudiste et le nordiste, expliquez-nous cette alchimie.
De tous les témoignages sur Fernandel, celui de Jean Gabin en 1975 est le plus poignant, le plus délibérément dénué de tout artifice, de toute superficialité. Il s’agit d’une vidéo de deux minutes quarante que l’on trouve partout, où l’acteur barbu, lunettes noires à montures épaisses et costume rayé, rappelle que sur le tournage de leur premier film commun, Paris-Béguin (1931), il nommait Fernand Uranie, du nom d’une célèbre jument de Vincennes de l’époque, et l’autre répliquait en l’appelant Albinos. « C’était un gars d’une très grande droiture, et d’une très grande loyauté », rajoute-t-il au bord des larmes. Et c’est tout. Guitry aurait dit que les dix secondes de silence qui s’ensuivent, accompagnant un gros plan sur le visage endolori de Pacha le Moko, sont exactement celles qui succèdent à l’écoute de l’Adagio du Concerto pour piano n°23 de Mozart.
Quel est son plus beau rôle et pourquoi ?
Son rôle le plus cistercien ? Le charitable barman-chevalier dans Les Rois du Sport.
Le plus clunisien ? Le garçon d’honneur célébrant la fulgurante beauté orphique de Marcelle Romée dans Cœur de Lilas.
Le plus cartusien ? Armand Lavarède effectuant le tour du monde en cent jours avec cinq sous en poche pour que la Croix demeure.
Le plus franciscain ? Le demeuré cosmique Simplet.
Le plus flagellant ? Adhémar Pomme provoquant l’hilarité générale sur son passage à cause de son faciès chevalin (dans Le Jouet de la Fatalité).
Le plus gyrovague ? Le moine ardéchois en furie hagarde de L’Auberge rouge.
Mais son rôle le plus beau ? Son dernier, assurément : le Rôle ultime, selon la classification abellienne que j’ai tentée d’établir, celui de l’ouvrier de ferme Antonin qui s’endort sur son cheval Ulysse pour le protéger des coups de corne mortifères des arènes d’Arles. Un rôle qui résume et synthétise tous les ordres monastiques à la fois, pour préfigurer l’avènement de l’Évangile éternel de Joachim de Flore.


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