top of page
Rechercher

Éléments n°193 (déc.-janv. 2022)

  • Photo du rédacteur: Laurent James
    Laurent James
  • 12 déc. 2021
  • 4 min de lecture


Vous souvenez-vous de votre première rencontre avec Fernandel ?


Ma première expérience avec Fernandel relève du domaine de l’exorcisme. Mon enfance fut en proie à de continuels et insupportables cauchemars d’obédience tout à fait lovecraftienne. Des meutes de revenants aux contours vaporeux hantaient régulièrement les alentours de mon lit, dont le matelas était irrégulièrement secoué par un effrayant semi-cadavre épileptique. Depuis, je peux vous dire que personne ne prend plus au sérieux que moi les films de zombies… Et puis, un soir, je découvris l’existence de Fernandel en regardant François Ier sur l’écran de notre vieille télé… Je devais avoir alors une douzaine d’années. Tout le monde se souvient de la fameuse scène de torture caprine, mais je fus surtout impressionné par cette histoire complètement borgésienne de voyage dans le temps, sous l’influence hypnotique de Cagliostro (dont je ne connaissais évidemment rien à l’époque), où Honorin des Meldeuses (quel nom formidable !) prédit l’avenir aux courtisans de François Ier grâce à son Petit Larousse de 1936… Il finit par se faire accuser de sorcellerie (et, donc, se faire torturer…) pour avoir révélé la recette de la mortadelle avec quelques années d’avance sur l’histoire officielle. Il s’agit d’un énième chef-d’œuvre de Christian-Jaque, réalisateur scandaleusement oublié aujourd’hui… La présence dans ce film du cabossé Jean Sinoël en fantôme de Templier à la jambe de bois me permit de comprendre, pour la première fois, que les créatures de l’au-delà n’étaient pas forcément terrifiantes, et pouvaient même être hilarantes, fantasques, délirantes, … La figure de Fernandel s’incrusta alors dans les plis des rideaux de ma chambre, et les démons en furent définitivement chassés.


« Le but véritable de ma vie sera atteint le jour où je posséderai les 350 disques édités de son vivant », écrivez-vous. Vous semblez plus touché par le chanteur que par l’acteur. Est-ce à dire que la « filmographie fernandelienne », soit « les 148 films qu’il habita de sa présence cristalline », est indéfendable ?


Elle est surtout inattaquable ! Mis à part Jean Gabin, il n’existe aucun autre acteur français ayant joué régulièrement sous la direction d’auteurs aussi divers et géniaux que Duvivier, Christian-Jaque, Renoir, Verneuil, Marc Allégret, Litvak, Pagnol, Guitry, Becker, de Sica, Sergio Leone (si, si…), Comencini, … et même Mocky et Autant-Lara. Quant à ses innombrables navets, je vous mets au défi d’en trouver un seul qui ne vous plonge pendant plusieurs heures dans un état d’euphorie absolue, ainsi que l’écrivait Jacques Lorcey à la seule vue des pieds de Fernandel au générique de Ernest le Rebelle… Je pense même que Fernandel a inventé le concept de l’abolition de tout esprit critique, tant son personnage se place systématiquement au-delà du laid et du beau, propulsant surtout chacun de ses longs-métrages bien au-delà de la distinction entre le bon et le mauvais film…


Paradoxe pour paradoxe, pourquoi n’avoir pas choisi Bourvil, acteur, chanteur et comique troupier lui-aussi, ou Louis de Funès ? Qu’est ce qui sépare ces acteurs de Fernandel ?


Bourvil et de Funès étaient des acteurs comiques français. Fernandel était une gargouille médiévale, une incongruité celto-ligure, un mammouth dans un magasin de porcelaine, une protubérance organique rabelaisienne. De plus, Bourvil et de Funès sont des acteurs déjà post-modernes : ils commencent tous deux à jouer à partir de 1945, ils n’ont pas traversé l’Apocalypse. Ce sont des acteurs propres. N’oubliez pas que Fernandel a débuté ses tours de chant en pleine époque du cinéma muet, et qu’il tourna son premier court-métrage en 1930. Il a embrassé à pleines dents toute la pourriture de son époque. Le seul acteur qui puisse lui être comparé est Raimu, autre monstre à sanctifier d’urgence.


Tout à votre éloge de Fernandel, n’allez-vous pas vite en besogne en réhabilitant le comique troupier, dont il a été incontestablement le roi avec Polin (dit Pierre-Paul Marsalès), participant au climat patriotard de l’époque jusqu’à l’effondrement final de Juin 40 ?


Je donne une citation de Fernandel dans mon livre à ce propos : « On n’a pas gagné la guerre, mais je ne crois pas être le seul responsable ». Je crois en réalité que le comique troupier relève d’un esprit complètement je-m’en-foutiste vis-à-vis du patriotardisme. Je ne pense pas que le climat de gauloiserie infantile qui imprègne les vers alcooliques de Les Deux Bonniches ou Avec l’ami bidasse pousse irrémédiablement l’auditeur à s’enfouir dans une tranchée l’arme au poing pour en découdre avec les Boches.

Maurice Chevalier a débuté sa carrière sous l’égide de Polin, lui aussi… Cela ne l’a pas vraiment poussé à s’engager irréductiblement dans l’affrontement avec l’Allemagne.


N’êtes-vous pas victime de la « conjuration du fernandelisme intégral » ?


Cette expression proprement géniale de Rebatet visait le nombre élevé de nanards fernandeliens inondant périodiquement les salles de cinéma. Je suis un très grand admirateur de Rebatet, mais son anti-christianisme radical l’a toujours fait passer à côté du concept fondamental de l’Idiotie solaire. Dans mon cas précis, il est assuré que je suis le jouet d’une conspiration des noces polaires entre Fernandel et le Saint-Esprit. Et ma vie entière en dépend.




 
 
 

Posts récents

Voir tout

Commentaires


Subscribe here to get my latest posts

Thanks for submitting!

© 2023 by The Book Lover. Proudly created with Wix.com

  • Facebook
  • Twitter
bottom of page